En décembre dernier, le journaliste américain Don Morrison s’attirait les foudres de la presse française en publiant un article dans le Time titré « La mort de la culture française ». « Nommez une pop star française qui ne soit pas Johnny Halliday » s’amusait Morrison. Les journalistes de l’Hexagone, profondément agacés, lui renvoyaient Daft Punk et autres Manu Chao à la figure. Un an après, la question du déclin de la culture française se pose toujours, mais sous un angle économique : la crise financière américaine pourrait avoir des conséquences sur la consommation de culture des Français, inquiets pour leur porte-monnaie.
C’est un fait : dans les périodes de ralentissement économique, les dépenses qui ne sont pas absolument nécessaires, comme la culture et les loisirs, sont les premières sur lesquelles on se serre la ceinture. Selon cette logique, lors d’une crise aiguë comme celle traversée actuellement, la culture en France devrait être en mauvaise posture.
Pourtant, ce n’est pas ce qu’on a pu observer récemment : trois semaines après la faillite de Lehman Brothers et la reprise de Merill Lynch par Bank of America, la Nuit Blanche a rassemblé dans la nuit du 4 octobre plus d’un million de personnes (soit 50% de plus que l’année précédente). Au Grand Palais à Paris, on se félicite du grand nombre de réservations déjà effectuées pour l’exposition « Picasso et les maîtres ». Et le cinéma se porte bien, avec, sur les huit premiers mois de l’année, 2,3% d’entrées en plus en 2008 qu’en 2007.
Ce fossé entre prévisions catastrophiques et réalisations concrètes ne remet pas en cause cent ans de théorie économique, mais invite à réfléchir sur la surmédiatisation de la crise financière. Bien que ses enjeux soient énormes, elle touche seulement une sphère très supérieure de l’économie mondiale, et non la sphère quotidienne. « Le gouvernement n’a pas annoncé un plan d’austérité, explique Bruno Maresca, responsable des évaluations des politiques publiques au CREDOC. La crise fait peur, mais les gens sont incrédules et ne comprennent pas en quoi ils sont concernés. La faillite de Lehman Brothers ne les empêchera pas d’aller au cinéma ». D’autant que les plus gros consommateurs de culture sont les jeunes, étudiants ou salariés, que les variations du Dax et du Dow ne perturbent pas outre mesure.
Autre facteur important, crise ou pas crise, la culture est devenue chère ces dix dernières années. Le prix des entrées pour le musée, les spectacles et le cinéma ont augmenté de manière vertigineuse (déboursez 11 € pour la séance du samedi soir au Gaumont à Paris). Et de plus en plus, la consommation de culture ne concerne qu’une partie aisée de la population. Celle qui, même si elle doit restreindre ses dépenses, trouvera toujours 12 € à investir dans une exposition sur Picasso. Une inflation qui explique également l’engouement pour les manifestations culturelles gratuites comme la Nuit Blanche.
« Il est encore tôt pour juger des effets de la crise, mais ce qui certain, c’est qu’elle est hyper médiatisée, et qu’elle excite plus la blogosphère et les journalistes que les Français moyens, constate Maresca. Les gens sont des grands enfants, ils ont peur, mais sont tout de même tentés de consommer. » Gageons que Don Morrisson avait tort, et que ni l’oncle Sam ni les frères Lehman ne viendront à bout des fantaisistes Français, encore prêts à investir leurs kopeks pour la culture par temps de crise.
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