
Parce qu'elle dure longtemps et qu'elle est très répétitive, la gymnastique matinale est l'occasion de grandes réflexions -à part contempler le plafond, il n'y a pas grand chose d'autre à faire quand j'attaque les abdominaux. Ce matin, un souvenir poussiéreux et un constat curieux me sont venus à l'esprit : j'ai été très malheureuse en amour il y a quelques années et je ne m'en souviens pas.
Évidemment, je me rappelle avoir été désespérée. Que ça a duré trois ans, que la deuxième année j'ai pleuré sans discontinuer pendant huit jours, que je n'imaginais pas comment je pourrais jamais renoncer à ce type, que j'ai voulu me venger et que je l'ai fait. Je suis même allée voir Les Bronzés 3 pour me changer les idées un après-midi où je n'arrêtais pas de larmoyer. Mais cela reste très théorique: je m'en souviens comme je me souviendrais d'un film vu il y a longtemps. Je ne sais plus vraiment ce que c'est d'être très malheureux. C'est enterré au fond de ma mémoire avec le garçon en question.
J'ai reçu une lettre de lui au mois de septembre. C'était la lettre d'excuse que j'avais attendue en vain il y a trois ans. Et elle ne m'intéressait pas. Elle a fini à la poubelle. Je n'ai pas l'habitude de jeter mon courrier, mais il y avait un amalgame théorique dans ma tête : Pierre est synonyme de tristesse. Et je ne veux plus avoir affaire à lui.
Je trouve la nature bien faite. Avec le temps, on oublie ce que c'est, physiquement, d'être malheureux, mais on se rappelle abstraitement l'avoir été, et on fait les bons choix, comme celui d'éloigner définitivement les gens néfastes.
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